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French Kisses: INTERVIEW- Totendom - Acte I & II - Robin Recht & Gabriel Delmas - Les Humanoïdes Associés by François Peneaud
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 Un continent sur le point d’être unifié sous la botte d’un empereur tout puissant, une dernière bataille décisive, un couple semble-t-il protégé par un puissant nécromancien... Cette nouvelle série a tout pour ressembler à d’innombrables histoires fantastiques. Pourtant, un ton bien particulier lui donne une personnalité indéniable.
Au commencement, un sorcier nommé Eurynome franchit les portes du domaine des morts (ce que signifie étymologiquement "Totendom"). Il y acquiert le don de faire revenir à la vie certains morts.
Jeanne et Dante, deux enfants arrivés sur une barque d’on ne sait où, jouent un rôle important dans cette histoire : jadis confiés par Eurynome à Darius, le futur empereur, après qu’ils lui aient sauvé la vie, ils sont ses plus fidèles serviteurs et le garçon est devenu général de ses armées.
La plus grande partie du premier album suit les heures précédant la dernière grande bataille qui devrait assurer la victoire de Darius face à ses adversaires, des "barbares", bataille menée par Dante, alors que Jeanne, enceinte de Dante, décide de rester au côté de l’homme qu’elle aime et de servir son Empereur. Mais Darius leur veut-il vraiment du bien ?
Le deuxième album est décidément plus noir : Jeanne est morte, Dante est ressuscité par Eurynome, qui continue à abattre petit à petit ses cartes. Darius, quant à lui, pense avoir enfin atteint son but de conquête ultime, mais pour lui non plus, les choses ne vont pas se passer comme il l’espérait.
On le voit, comme dans toute grande tragédie classique, les êtres humains ne sont que le jouet d’une volonté supérieure… ici celle d’Eurynome, à la fois Moire et Wotan, figure du destin et entité surhumaine aux buts mystérieux.
Gabriel Delmas, le scénariste, a donné à ses textes un ton frappant : il paraissent soit hurlés, soit déclamés, à la limite de la grandiloquence. L’ancrage humain de cette histoire provient au début de la relation entre Jeanne et Dante, dont les doutes et les convictions habitent ce long passage où monte la tension liée à l’approche de la dernière bataille. Car, finalement, il se passe peu de choses dans le premier album, ce n’est pas une de ces collections de batailles ininterrompues, mais bien plus une peinture noire et glaçante d’un monde qui pense à sa portée la paix et la stabilité.
Le deuxième volume est un peu différent : les interrogations d’un Dante emmené contre son gré dans un voyage initiatique quant aux raisons de son retour à la vie et celles de Darius qui voit le pouvoir absolu lui échapper petit à petit donnent chair au souffle de l’Histoire qui menace d’emporter tous les personnages.
Le ton tragique et l’impression de fin du monde qui imprègnent l’album font presque de cette histoire un opéra guerrier où l’amour est condamné par les armes et les machinations des puissants - ce qui n’est pas sans rappeler des couples célèbres comme celui de Sieglinde et Siegmund dans la Valkyrie de Wagner. Les noms des personnages eux-mêmes participent de cette volonté affichée de rendre plus grand que nature le conflit central : Darius (roi des Perses battus par Alexandre le Grand), Dante (poète italien du XIIIe siècle qui raconta dans sa Divine Comédie son voyage aux Enfers), Jeanne (référence à la Pucelle) et Eurynome le sorcier (on peut supposer du nom d’un démon de la mort représenté à Delphes), deus ex machina (enfin, plutôt démiurge ex machina, étant donnée sa volonté évidente de laisser son empreinte sur le monde) qui vient relancer les dés quand tout semble perdu, plus en sa faveur qu’en celle des autres personnages.
Les textes de Delmas sont littéralement portés par le travail du dessinateur Robin Recht, sombre et expressionniste, qui semble se situer quelque part du côté de celui de John Paul Leon. Un souffle véritablement épique se dégage de ces planches aux couleurs superbes, le jeté du trait donnant une vie foisonnante aux paysages et le grain de la pierre aux visages sculptés. L’ambiguïté morale des personnages est elle aussi parfaitement servie par la façon dont ils sont représentés, entre le crépuscule et la nuit, entre la foi et le fanatisme.
Les deux premiers actes de Totendom sont d’une beauté plastique à couper le souffle, et nous semblent proposer une passionnante synthèse entre un style de narration typiquement européen et un graphisme influencé par certains auteurs de comics. Ajoutez à cela un scénario et un texte au souffle épique, et vous obtenez des albums à ne rater sous aucun prétexte.
Assez curieusement, la symbiose entre les deux auteurs s’est faite sur un mode qui devrait rappeler quelque chose aux lecteurs des comics Marvel, alors que les racines de Robin Recht sont d’abord du côté de la bande dessinée franco-belge. Il nous parle ici de ses envies et de son travail.
Dites-nous quelques mots sur votre parcours.
Robin Recht : Mon parcours… eh bien assez classique, parents absolument pas dans les métiers artistiques. L’envie de dessiner et surtout de rêver a des réalités différentes. Lunaire et tête en l’air. Bref, les mauvais élèves font p’tre les dessinateurs de BD.
Après le bac (il faut bien l’avoir, ma bonne dame), direction la prépa d’Arts Charpentiers, où là, j’ai véritablement commencé à toucher du doigt ce qu’était le dessin. Et ce, en particulier grâce à un groupe de profs extraordinaires.
Une année éprouvante mais formidable de découvertes et d’énergie. Concours des Arts Déco Paris, admission, deux ans de déprime. Et me voila débarrassé du cursus scolaire classique.
Avec un ami de lycée, Grégory Mackles, on monte un dossier (amateur mais plein de bonne volonté) et à l’occasion d’un festival Angoulême, je fais la tournée des popotes, histoire de présenter notre bazar. Ce sera le 1er tome du Dernier Rituel aux éditions Soleil.
Comment avez-vous travaillé avec votre scénariste, la narration est-elle de lui ou de vous ?
RR : J’ai rencontré Gabriel Delmas aux Arts Déco où il était également élève. À l’époque, on ne se croisait pas trop, mais sa personnalité m’avait marqué. Bien plus tard, il a sorti un album aux éditions Delcourt : le Psychopompe.
Un espèce d’ovni mêlant goth cliquant, romantisme, et humour au 8ème degré. J’aime beaucoup. Moi, je sortais de mon 1er tome qui m’avait laissé insatisfait. Problème de maturité, définition de ce que je voulais ou non faire… bref l’aventure s’arrête pour moi.
J’ai des envies tournées vers une BD de genre 1er degré, engagée et exigeante… non distrayante.
Je contacte donc Gabriel qui, contre tout attente, accepte une collaboration à condition que j’en sois le moteur.
Au départ on voulait faire une BD plus historique, relatant la vie de Gilles de Rais. Mais l’exactitude a été un boulet à nos pieds, et rapidement la trame s’est tournée vers quelque chose de beaucoup plus imaginaire, on a conservé nos fantasmes sur Gilles et Jeanne, et jeté le reste aux orties.
Totendom s’est crée en fait très rapidement a partir de là. L’histoire d’un couple magnifique, pur, et beau, que le destin bouscule jusqu'à faire de l’homme un monstre. Bref, l’histoire d’adolescents qui se heurtent à la vie… et à sa médiocrité. Techniquement, Gabriel me donne un 1er jet très envolé qui part d’une série de discussions qu’on a au départ. Sur ce 1er jet, je fais un story-board où moi-même j’improvise à loisir.
Sur celui-ci, Gabriel finalise l’aspect dialogué. Ce modus operandi a le défaut de ne vraiment pas être très "carré", mais permet d’ouvrir beaucoup de choses aux ressentis, à l’instinct, à l’évocation.
L’impression de lire une version BD d’un crépuscule des dieux était présente dès le début de la série. Les choix esthétiques que vous avez fait dans le trait, l’utilisation des noirs et la couleur allaient-ils dans ce sens ?
RR : Tout à fait. Je veux pour Totendom avant tout un objet. Ce qui comprend couverture, pages textes, mais également couleurs, pages de garde, page titre… Tout a été choisi pour qu’il y ait harmonie entre la forme du livre et son contenu. Totendom nécessitait un style beaucoup plus impressionniste que ce que je faisais précédemment. Ce style s’est imposé de lui-même... Le livre a pris sa forme propre, et j’ai suivi. Pareil pour les couleurs qui petit à petit se sont radicalisées, pour aller vers une codification suivant les ambiances de scènes. Dans Totendom, tout n’est que symboles. Des détails à la couleurs, jusqu’au style d’encrage. De fait tout ceci déshumanise le récit, mais il devient autre…
Il me semble que vos influences proviennent des deux côtés de l’Atlantique. Est-ce le cas ? Quelles sont celles que vous vous reconnaissez ?
RR : Au départ, je suis issu d’une culture BD plutôt européenne pour l’enfance, et américaine pour l’adolescence. Mais les influences de Totendom sont plus larges que la BD. Le cinéma avec Eisenstein, ou Boorman, la littérature classique, ou même la peinture, m’ont beaucoup apporté pendant l’élaboration des albums.
En BD, évidemment notre point de mire a toujours été 300 de Frank Miller. Mais on en a fait notre vision européenne, plus romantique et poétique, moins violente et brutale.
À la fin, je dois bien l’avouer, les albums nous échappent un peu… Ils vivent leur vie propre. On essaye juste de suivre au mieux.  François Peneaud is a teacher, comics critic and occasional translator who lives in the South West of France with his partner. He runs the Gay Comics List and is hard at work on various comic book projects. One of his short stories will be included in the upcoming Young Bottoms in Love anthology.
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